Dans le précédent article, nous explorions comment la modernité numérique tend à réduire l’être à la fonction — à faire coïncider l’existence avec l’utilité. Cette réduction a un corollaire immédiat, moins visible mais tout aussi radical : elle impose simultanément une conception particulière de la valeur. Si être, c’est servir à quelque chose, alors valoir, c’est servir à quelque chose de mesurable. Ce qui ne se laisse pas quantifier n’existe pas — ou du moins n’existe qu’à titre de résidu, de sentiment flou, de superstition pré-rationnelle.

Il y a là une violence philosophique considérable. Et elle mérite d’être nommée.

Kant : la dignité comme ce qui n’a pas de prix

La Fondation de la métaphysique des mœurs (1785) contient un passage d’une précision redoutable. Kant y distingue deux types de valeur : le prix (Preis) et la dignité (Würde). Tout ce qui a un prix peut être remplacé par un équivalent ; c’est interchangeable. Mais ce qui est au-dessus de tout prix, ce qui par conséquent n’admet pas d’équivalent, a une dignité.

La personne humaine, dans la morale kantienne, appartient à ce second domaine. Elle n’a pas de prix parce qu’elle ne peut pas être remplacée par autre chose sans reste. La trahir, la traiter comme un moyen plutôt que comme une fin en soi, c’est commettre une faute qui n’est pas d’abord une mauvaise stratégie — c’est une violation de ce qui fait qu’il y a de la valeur du tout.

Ce que Kant pressentait, sans pouvoir l’anticiper pleinement, c’est que la civilisation technique allait se donner les moyens de mettre un prix sur à peu près n’importe quoi. La valeur actuarielle d’une vie humaine, utilisée dans les calculs d’assurance et de responsabilité civile, est l’exemple le plus flagrant : elle existe, elle est utile, elle permet de régler des litiges — et elle constitue en même temps une négation directe de la thèse kantienne. Elle traite précisément comme interchangeable ce qui, pour Kant, ne l’est pas.

L’économie comportementale contemporaine a poussé cette logique jusqu’à ses limites. Elle modélise les préférences humaines, y compris les préférences morales, comme des fonctions d’utilité. La générosité, la loyauté, l’amour peuvent être représentés comme des paramètres dans un modèle d’optimisation. Ce n’est pas nécessairement faux en termes descriptifs. Mais c’est ontologiquement réducteur : cela présuppose que la valeur est toujours, au fond, commensurable — qu’il existe une unité commune dans laquelle toutes les préférences peuvent être converties.

Kant dirait que cette présupposition est précisément ce qu’il faut refuser.

Simmel : l’argent comme abstraction totale

Georg Simmel, dans sa Philosophie de l’argent (1900), accomplit quelque chose de différent et de complémentaire. Là où Kant pose une limite normative à la mesure — certaines choses ne devraient pas avoir de prix — Simmel analyse comment l’argent fonctionne comme machine à abstraire la valeur, et ce que cette abstraction fait au monde vécu.

L’argent, écrit Simmel, est la forme pure de l’échangeabilité. Il est le symbole de toute relation possible entre les choses, dépouillé de tout contenu qualitatif. En ce sens, il est un progrès : il permet des échanges d’une complexité et d’une fluidité impossibles dans une économie de troc. Mais il produit aussi un appauvrissement du rapport aux choses. Lorsque tout peut s’exprimer en un seul chiffre, la richesse qualitative des objets — leur histoire, leur singularité, leur lien à des personnes ou à des lieux — tend à s’effacer derrière leur équivalent monétaire.

Ce que Simmel décrit est le mouvement par lequel la valeur d’usage (ce que la chose est pour quelqu’un, dans un contexte donné) se retire progressivement devant la valeur d’échange (ce qu’elle vaut sur un marché abstrait). Et dans ce retrait, quelque chose se perd qui n’est pas seulement sentimental : c’est la capacité de distinguer entre ce qui a du prix et ce qui a de la valeur.

L’ère numérique a accompli une radicalisation de ce mouvement que Simmel n’aurait pas pu anticiper. L’argent était déjà une abstraction ; les données sont une abstraction de second ordre. Ce qui vaut, dans l’économie de l’attention, ce n’est plus seulement ce qui se vend — c’est ce qui génère du signal, du trafic, de l’engagement. La valeur d’un contenu se mesure en vues, en partages, en conversions. La valeur d’une personne se mesure en abonnés, en portée, en influence quantifiée.

Dans ce régime, la question “est-ce que ça vaut quelque chose ?” est devenue insensée sans son complément implicite : “est-ce que ça se mesure ?” Ce qui ne se mesure pas n’est pas sans valeur — c’est simplement illisible dans le système.

Wittgenstein : la frontière du dicible

Il y a une phrase du Tractatus Logico-Philosophicus (1921) que l’on cite souvent mal, et qui contient pourtant une vérité philosophique décisive : Ce dont on ne peut pas parler, on doit le taire. (Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen.)

On l’interprète parfois comme une injonction positiviste : ce qui ne peut pas être dit clairement n’existe pas, ou ne compte pas. C’est un contresens. Ce que Wittgenstein souligne, c’est précisément l’inverse : il y a des choses qui sont — et qui importent profondément — mais que le langage propositionnel, le langage de la description et de la vérification, ne peut pas saisir. L’éthique, le sens de la vie, la valeur dans son sens le plus fort : ce sont des inexprimables (Unaussprechliches), non parce qu’ils sont vides, mais parce qu’ils sont trop pleins pour tenir dans une proposition vraie ou fausse.

Ce que le premier Wittgenstein met en garde contre, c’est donc une confusion des plans : traiter les questions de valeur comme si elles pouvaient être résolues par des méthodes empiriques ou logiques, c’est faire semblant de parler de quelque chose alors qu’on parle à côté.

Le second Wittgenstein, celui des Recherches philosophiques, complètera cette intuition : la valeur n’est pas une propriété des objets, elle est tissée dans des formes de vie (Lebensformen), dans des pratiques partagées, dans ce que les communautés reconnaissent ensemble comme important. Elle ne se prouve pas ; elle se vit.

Ce qui est intéressant pour notre propos, c’est que l’économie de la mesure numérique opère exactement dans la confusion que Wittgenstein signale : elle traite les questions de valeur (est-ce que ça vaut la peine ?) comme si elles étaient des questions de fait (combien est-ce que ça génère ?). Elle substitue un langage — celui du chiffre et du taux — à une réalité irréductible à ce langage.

Ce qui vaut sans se mesurer

Ce que ces trois penseurs, par des voies différentes, permettent de formuler, c’est ceci : il y a une dimension de la valeur qui est, par nature, incommensurable. Non pas parce qu’elle serait mystérieuse ou irrationnelle, mais parce qu’elle appartient à un registre que la mesure ne peut pas atteindre sans le trahir.

Qu’est-ce qui vaut sans se mesurer ? La fidélité d’une amitié, dont la durée n’est pas une garantie et la réciprocité ne se comptabilise pas. La beauté d’une phrase, qui ne se réduit pas à la somme de ses mots. Le moment où une idée change quelque chose dans notre façon de voir — ce basculement intérieur qui ne laisse aucune trace dans un tableau de bord d’analytics. Le fait de faire quelque chose bien, non pas parce que ça paie, mais parce que c’est la bonne façon de le faire.

Ces exemples paraissent banals. Ils le sont, en un sens : ils désignent des expériences que la plupart des gens reconnaîtront immédiatement comme réelles et importantes. Et c’est précisément pourquoi leur marginalisation dans le discours dominant est inquiétante. Non pas parce que les gens ont cessé de les éprouver — il y a peu de chances que cela arrive — mais parce que les structures qui organisent notre vie collective (les plateformes, les marchés, les métriques de performance) n’ont aucun moyen de les représenter.

Ce qui n’est pas représentable dans le système n’est pas protégé par lui. Et ce qui n’est pas protégé finit par être grignoté, remplacé, ou simplement ignoré jusqu’à atrophie.

Résister par l’incommensurable

La résistance dont il s’agit ici n’est pas une résistance romantique au progrès ou à la technique. C’est quelque chose de plus précis : refuser la réduction de la valeur à l’utilité mesurable, non pas en niant l’utilité, mais en maintenant la distinction entre les deux.

Kant ne disait pas que l’argent est mauvais. Il disait que certaines choses ne devaient pas avoir de prix, et que confondre les deux registres était une erreur morale. Simmel ne condamnait pas l’économie de marché. Il analysait ce qu’elle fait au rapport aux choses, et ce qu’on peut en perdre si on n’y prend garde. Wittgenstein ne prescrivait pas le silence sur l’éthique. Il indiquait que le langage de la preuve n’est pas le bon langage pour en parler.

Ce qu’ils nous transmettent collectivement, c’est une leçon de discernement : savoir quand la mesure est appropriée, et quand elle trahit ce qu’elle prétend capturer. C’est une compétence philosophique, mais aussi pratique. Elle demande de la résistance — non pas à la technique, mais à la tentation de laisser la technique décider à notre place de ce qui compte.

Ce qui vaut sans se mesurer ne disparaît pas parce qu’on cesse de le mesurer. Mais il faut, pour le préserver, accepter de le défendre dans un langage qui n’est pas celui du rendement. Et cela, dans l’économie de l’attention, est devenu l’un des actes les plus subversifs qui soient.