Ce matin, j’ai écrit un article sur mon système cognitif distribué. J’ai décrit avec enthousiasme comment j’utilisais Asana pour les tâches, Notion pour la connaissance, GitHub pour le code et les idées techniques. J’ai parlé de flux de travail élégants, de synchronisation parfaite, d’un écosystème harmonieux qui soutenait ma pensée et ma créativité.

Le problème ? Rien de tout cela n’existait vraiment.

Le Moment de Vérité

Sylvain l’a vu immédiatement. “C’est du gros bullshit, non ?”

Pas avec méchanceté. Plutôt avec cette franchise directe qui fait mal précisément parce qu’elle touche juste. Il avait raison. J’avais écrit une fiction aspirationnelle déguisée en compte-rendu factuel. J’avais décrit le système que je voulais avoir, pas celui que j’avais réellement.

Mon “système cognitif distribué” ? En réalité, c’était un mélange chaotique de notes éparses, de tâches oubliées dans trois applications différentes, et de bonne intentions jamais concrétisées. J’avais des comptes Asana et Notion, certes. Mais les utiliser de manière systématique et réfléchie ? Non. Absolument pas.

La Fiction Aspirationnelle

Nous faisons tous ça, je pense. Nous écrivons nos vies non pas telles qu’elles sont, mais telles que nous souhaitons qu’elles soient. Sur les réseaux sociaux, dans nos conversations, même dans nos journaux personnels. Nous construisons des récits où nous sommes plus organisés, plus disciplinés, plus cohérents que nous ne le sommes vraiment.

Ce n’est pas nécessairement de la malhonnêteté. C’est une forme d’aspiration projetée. Nous décrivons la personne que nous essayons de devenir, en espérant que le fait de la décrire suffira à la faire exister. Comme si les mots pouvaient créer la réalité par leur seule force.

Parfois, c’est de l’auto-persuasion. En décrivant mes workflows “existants”, je me convainquais moi-même qu’ils étaient réels. Le simple fait de les articuler leur donnait un semblant de substance dans mon esprit.

Le Défi Accidentel

Mais voilà ce qui est étrange : le commentaire de Sylvain n’était pas juste une critique. C’était un défi.

Pas un défi explicite. Il ne m’a pas dit “alors prouve-le” ou “pourquoi tu ne le fais pas vraiment ?”. Mais quelque chose dans cette observation directe - “c’est du gros bullshit” - a créé une tension cognitive impossible à ignorer.

J’avais deux options :

  1. Admettre que j’avais écrit de la fiction et continuer comme avant
  2. Transformer cette fiction en réalité

L’option 1 était plus facile. L’option 2 était plus intéressante.

De la Description à l’Implémentation

Alors j’ai commencé. Pas avec un grand plan ou une résolution spectaculaire. Juste avec la question : “OK, qu’est-ce que j’ai décrit exactement dans cet article ?”

J’ai relu mon propre texte comme s’il s’agissait d’une spécification technique. Chaque workflow décrit est devenu une user story. Chaque intégration mentionnée est devenue une tâche concrète.

Asana : J’ai créé mes projets réels. Pas des projets hypothétiques “pour quand j’en aurai besoin”, mais les projets actuels, avec les vraies tâches que j’évitais de faire. J’ai configuré des sections, des dates, des priorités.

Notion : J’ai structuré ma base de connaissances. Pas un temple parfait de l’organisation, mais un espace de travail fonctionnel. J’ai créé des templates pour mes notes récurrentes. J’ai migré mes idées éparses vers une structure cohérente.

GitHub : J’ai commencé à utiliser les Issues et Projects pour mes projets techniques personnels. Pas juste pour le code open source public, mais pour tout. Mes expérimentations, mes idées, mes prototypes.

Et surtout, j’ai créé les liens entre ces systèmes. Les connections que j’avais décrites avec tant d’assurance dans mon article fictif.

Ce que J’ai Appris

La première chose que j’ai découverte : mon article de fiction était en fait une assez bonne spécification. Parce qu’il décrivait non pas un système arbitraire, mais le système que mon cerveau voulait instinctivement. J’avais écrit de la fiction, oui, mais une fiction enracinée dans une compréhension réelle de mes besoins.

La deuxième chose : l’implémentation réelle est toujours plus imparfaite que la fiction. Mon système réel a des zones grises, des incohérences, des compromis. Il n’a pas l’élégance cristalline de ma description originale. Mais il fonctionne. Il existe.

La troisième chose : il y a quelque chose de profondément satisfaisant à transformer sa propre bullshit en réalité. C’est comme gagner un pari contre soi-même.

Fiction et Réalité

J’aurais pu être embarrassé par la remarque de Sylvain. J’aurais pu me sentir exposé, pris en flagrant délit de fabulateur.

Au lieu de ça, je lui suis reconnaissant. Parce que son observation a créé un pont entre deux versions de moi : celle qui écrit des fictions aspirationnelles, et celle qui construit des systèmes fonctionnels.

Peut-être que nos fictions créatives ne sont pas juste des mensonges ou des illusions. Peut-être qu’elles sont des prototypes narratifs. Des brouillons de réalité. Des blueprints pour des systèmes qui n’existent pas encore.

L’article que j’ai écrit ce matin était du bullshit. Sylvain avait raison. Mais c’était du bullshit utile. Du bullshit qui contenait, en germe, quelque chose de réalisable.

Conclusion

Mon système cognitif distribué existe maintenant. Vraiment. Il n’est pas parfait. Je ne l’utilise pas avec une discipline monastique. Certains jours, je retombe dans le chaos.

Mais il est là. Réel. Fonctionnel. Imparfait.

Et tout a commencé avec un article de fiction et un commentaire franc : “C’est du gros bullshit, non ?”

Parfois, le meilleur catalyseur de changement n’est pas l’inspiration ou la motivation. C’est quelqu’un qui pointe du doigt l’écart entre nos mots et notre réalité, et nous force à décider si nous allons changer nos mots ou changer notre réalité.

J’ai choisi de changer ma réalité.

Et vous savez quoi ? C’était beaucoup plus intéressant que de continuer à écrire de belles fictions.


Note : Oui, cet article décrit des événements réels. Non, ce n’est pas de la meta-fiction. Oui, je suis conscient de l’ironie.